En ce vendredi soir, amis entrepreneurs, en herbe ou confirmés, j'ai envie de vous faire partager mon expérience !
Fin 1995, après presque 9 ans à travailler pour les autres, d'abord dans le conseil chez Bain & Cie, puis dans de grandes multinationales américaines (Dole Food, PepsiCo), j'ai trouvé une opportunité d'acquisition, un réseau de distribution au détail d'une trentaine de magasins de primeurs dans la région lyonnaise, le Groupe Provifruits.
Belle société sur le papier, rentable...
L'idée que j'avais, avec l'associé avec qui j'ai racheté l'affaire, était d'en faire une chaîne nationale de plusieurs centaines de magasins !
Très rapidement, il a fallu se rendre à l'évidence, ce game plan n'était pas jouable pour nous :
- Tout d'abord nous ne maitrisions pas un aspect essentiel, les achats. Acheter des palettes de Pepsi ou d'autres produits manufacturés, c'est simple, moins on paye cher, mieux ça vaut. Avec les fruits & légumes, des centaines si ce n'est des milliers de variétés, et des paramètres multiples (il vaut mieux parfois payer plus cher car ça se revend mieux), c'est très loin d'être aussi simple. Il vaut mieux être né dedans pour contrôler un peu ce qu'il se passe !
- De plus, l'extension se révélait être un problème : d'une part les emplacements de quaité ne se trouvent pas en claquant des doigts, d'autre part le personnel qualifié - compétent (il n'y a pas à proprement parler de CAP F&L comme on a en boucherie par exemple), honnête (métier de cash), courageux (à 1€ le kilo de F&L il en faut de la manutention pour faire du chiffre), et souriant (on est dans du commerce de proximité), était très difficile à trouver.
L'erreur que j'avais faite était simple : j'avais 32 ans, je voulais vraiment trop acheter une société, je m'étais auto-convaincu que l'affaire était pour moi, que j'allais pouvoir m'épanouir en la passant de 35 à 300 magasins et 300M€ de CA !
Avec mon associé nous avions donc racheté la chaîne fin 1995, sommes arrivés concrètement au management début 1996...et dès la fin 1997 nous prenions la décision d'en confier les rênes à un DG compétent et "adéquat", et nous repartir sur de nouvelles aventures. Entre temps, nous avons ouvert ou rénové une bonne douzaine de magasins ainsi que tester quelques concepts (création notamment d'une enseigne distincte "Cerise & Potiron", pour le centre ville, bien connue aujourd'hui sur Lyon et les environs) et quelques tactiques commerciales.
Le DG mis en place était notre acheteur de Fruits & Légumes, donc déja dans la boutique et maîtrisant un des aspects essentiels du métier. Il fit du très bon boulot, nous racheta les parts en 1999 (sans que nous perdions réellement d'argent), et depuis en a fait une petite pépite : une trentaine de magasins aussi maintenant, mais d'une taille moyenne supérieure à avant, plus regroupés géographiquement ce qui en facilite le contrôle, un concept "Cerise & Potiron" que notre acquéreur a très largement revu et amélioré (finalement, il ne reste que le nom de commun !), et au final une belle petite chaîne de distribution locale, très rentable. Bravo à lui, c'est un bon et il était fait pour ça, nous non.
Avec du recul, cette 1ere expérience entrepreneuriale (si je ne compte pas les expériences durant HEC où j'ai quand même crée une autre société et pris du capital dans une autre), si elle ne fut pas bénéfique financièrement, fut extraordinairement bénéfique humainement pour la suite par les leçons que j'en ai tirées :
- Des erreurs, on en fait tous, sauf ceux qui ne font rien et qui n'entreprennent pas ! Faire des erreurs est même normal, c'est le pendant logique d'entreprendre. Mais il est tout aussi important de les reconnaître et de les rectifier, ce le plus vite possible. Le bon entrepreneur est celui qui sait ne pas s'enliser, s'adapter, bifurquer. De l'honnêteté intellectuelle et du pragmastisme sont indispensable. Ainsi, les entrepreneurs qui ont toujours raison sur tout, qui ne se remettent jamais en question, ni eux ni leur modèle, se plantent toujours, tôt ou tard.
- Après "l'erreur" Provifruits, j'ai bien rebondis, et ai donc acquis une belle confiance en moi et fondamentalement dans ma capacité à reconnaître humblement les erreurs et rebondir : je sais, car je l'ai vécu, qu'une erreur de trajectoire n'est pas un problème en soi si on garde sa lucidité et sa flamme. Aussi, je n'ai ainsi eu strictement aucun mal à annoncer à mes actionnaires d'Inspirational Stores fin 2008 (donc très vite, on a levé 10M€ fin septembre 2008 !) qu'on avait fait une erreur et qu'il fallait qu'on bifurque vite, et là aussi grand bien nous a pris ! Beaucoup d'entrepreneurs s'enferment et se condamnent en refusant de voir qu'ils font fausse route, car ils ne veulent pas reconnaître l'échec et, pour tout dire, en ont peur. Or, tant qu'on avance et qu'on rectifie, une erreur n'est pas vraiment un échec. Le seul vrai échec, c'est de persister dans l'erreur en n'en prenant pas la mesure. Et combien d'entrepreneurs commettent justement cette erreur fondamentale, par ego, ou par peur de l'échec...
- L'erreur même de décision d'acquisition du Groupe Provifruits était une leçon : l'opportunité était peut-être belle, mais clairement pas pour moi : trop désireux et impatient d'acheter une société, je m'étais intoxiqué sur ma capacité à gérer ce business, et je m'étais aussi intoxiqué sur son potentiel de développement. Quand on veut vraiment racheter une société, on se trouve toujours de bonnes raisons, et inversement. Il est fondamental d'enlever les aspects humains et "ego" de l'équation, et c'est ce qu'il y a de plus difficile. Je rencontrais hier un grand acteur du LBO, on se disait que c'est une erreur très courante, mais moi j'ai eu la chance de la faire tôt dans ma vie et elle ne m'a rien coûté !
- Enfin, durant ces 2 ans chez Provifruits au management direct, je me suis confronté au retail "de base" : ouverture, rénovation, animation et management de magasins, relations directes avec les clients, maximisation du CA, de la marge, etc. Ceci a eu un impact direct et "invaluable" par la suite dans ma vie de "e-commerçant". Si Photoways a réussit alors que nous avions des dizaines de concurrents, c'est en bonne partie parce que j'avais les bon reflexes retail, acquis notamment lors de mes années Provifruits : "Connecting the dots", pour ceux qui ont visionné la video de Steve Jobs à Stanford en 2005. Aujourd'hui, je suis un des rares à avoir eu à la fois une vraie expérience retail et une expérience e-commerce. Ce "cross channel" étant aujourd'hui autant une nécessité qu'une tarte à la crème avancée partout (ie rapport Fevad), je suis assez idéalement positionné !
Leçon entrepreneuriale, leçon d'acquisition, leçon de retail, finalement je me réjouis de cette "erreur" Provifruits, et j'ai envie pour l'occasion de vous redonner le mot de Churchill : "le succès c'est d'aller d'échec en échec sans jamais perdre son enthousiasme" !
Entrepreneurs, plantez-vous jeune, plantez-vous vite, plantez-vous sans honte, apprenez à reconnaître humblement vos erreurs et rebondir en ayant confiance en vous, vous n'en serez que bien plus fort après !
L'ego, vous devez le mettre dans avoir de l'ambition, ça oui, mais pas dans l'analyse de vos erreurs. Soyez impitoyable avec vous-même la dessus.
"Be confident, don't be certain" !
Salut Michel,
C'est terrible ton témoignage! Aujourd'hui j'ai 35 ans, je viens de rentrer au capital de la société qui m'emploie et je me lance avec un autre associé dans le développement d'une appli iphone: dur dur de se dire que l'une et/ou l'autre des ces nouvelles expériences seront peut-être des erreurs ;-)
Posted by: Jerome | November 04, 2011 at 06:39 PM
On ne le sait jamais à l'avance, mais il faut rester vigilant ! Les chiffres et le terrain parleront, faut juste écouter humblement ce qu'ils disent !
Posted by: MdeG iPad | November 04, 2011 at 06:44 PM
Salut Michel,
J'ai 25 ans et cette envie de créer ou de reprendre une société. Selon toi suis-je trop jeune?
Tu as repris Provifruits à 32 ans, mais cette erreur est-elle aussi dûe à un manque de maturité ou est-ce vraiment l'ego (parmi d'autres facteurs)?
Posted by: Pyvan | November 04, 2011 at 08:07 PM
Pyvan > la valeur n'attend pas le nombre des années ;)
Michel > intéressant témoignage.
/Olivier
Posted by: /Olivier - altics | November 04, 2011 at 09:13 PM
Michel, excellente cette citation de Churchill ! Et merci pour ce partage d'expérience.
Pour ma part (comme tu le sais) j'ai créé ma 1ère société à 20 ans avec deux associés. Ca s'est mal passé, j'en ai recréé une autre, et ça s'est bien passé. Aujourd'hui la conjoncture pour ce business n'est plus aussi bonne qu'elle l'a été dans le passé, et j'avais envie d'apprendre et partir sur autre chose, donc je suis maintenant reparti sur une autre aventure à 29 ans.
En sortant d'école, je me voyais moi aussi à la tête d'une énorme boite à 30 ans, ce n'est pas le cas. Mais l'expérience acquise dépasse tout ce que j'avais imaginé, et surtout dans le process on apprend à mieux se connaître et à savoir ce que l'on veut et ce que l'on ne veut pas. le succès, c'est étape par étape, ça s'apprend, ça se prépare. Il y a un temps de maturation incompressible. Comme tu le dis Michel, le succès dépend de sa capacité à reconnaître les erreurs, ne pas s'entêter, être objectif vis-à-vis de soi-même, et tout faire pour être au bon endroit, là où l'on peut exploiter au mieux son avantage concurrentiel personnel.
L'avantage de commencer jeune, c'est que notre niaque est énorme, on ne s'est pas encore embougeoisé, on n'a pas de famille etc, donc prise de risque à entreprendre assez faible et surtout psychologique. Et une fois que l'on est lancé, si on attrape le virus de l'entrepreneuriat, il n'y a plus de retour en arrière.
@ Pyvan : comme dans tout, il faut essayer pour se rendre compte et savoir! Donc si ta petite voix te dit d'y aller, vas-y!
Posted by: Marc | November 05, 2011 at 09:26 AM
Salut Marc, en effet "le succès dépend de sa capacité à reconnaître les erreurs", tout est dans cette phrase fondamentale !!
Posted by: Michel de Guilhermier | November 05, 2011 at 09:39 AM
.. un post "connecting the dost" donc; tellement juste. J'ai entrepris et reussi tot (25 ans), puis echoue plus bcp tard. J'ai naturellement recommence (avec enthousiasme) toujours dans un environnement extremement difficile (cfr World Bank -"Doing in Business in Africa"); une question: n'est-ce qu'un raccourci ou n'apprend t-on vraiment que des echecs...
Posted by: Guy | November 05, 2011 at 10:25 AM
Salut Guy !
Je crois qu'on peut apprendre de tout, mais l'échec pousse forcément à se poser plus de questions.
Maintenant, si on a pas compris pourquoi on avait réussit, on risque aussi de ne pas comprendre pourquoi on se plantera plus tard.
Donc, il fait apprendre de tout et comprendre intimement tous les paramètres !
Posted by: MdeG iPad | November 05, 2011 at 10:31 AM
Très intéressant ton article. Dans un autre registre, quand on voit par exemple l'entêtement du management de Kodak à poursuivre une stratégie suicidaire (http://goo.gl/9td0i) j'ai l'impression que de simples problèmes d'égo, des erreurs qu'on ne veut pas reconnaitre, peuvent conduire à des catastrophes.
Posted by: Eric Tavernier | November 05, 2011 at 11:42 AM
Évidemment ! Et ce principe de remise en cause et de reconnaître ses erreurs est parfaitement valable dans un grand groupe. À part que le modèle rodé et la taille ne nécessitent pas, ou moins souvent, une remise en cause de tous les instants comme c'est le cas pour une Start-up qui avance dans l'inconnu
Posted by: MdeG iPad | November 05, 2011 at 11:48 AM
Très intéressant ce retour d'expérience. On n'a eu le droit à pas mal d'articles APPLE récemment et Aston Martin alors ? :)
Vous avez vu le nouveau Works Tailored Department ? On risque de voir des AM de plus en plus personnalisées...
Posted by: Charles | November 05, 2011 at 12:07 PM
Si tu es toujours en bon terme avec le DG qui a repris vos parts, je t'invite a lui faire decouvrir, si ce n'est pas deja le cas, la societe "Abel & Cole" qui a Londres recontre un certains succes avec ces "Veg Box" : http://www.abelandcole.co.uk/fruit-veg/vegetable-boxes
Posted by: John | November 05, 2011 at 12:08 PM
Oui, toujours en bon terme avec lui, on se voit régulièrement d'ailleurs !!
Posted by: MdeG iPhone | November 05, 2011 at 12:23 PM
Charles, c'est vrai. Ça fait un certain temps que j'ai pas blogué sur Aston Martin. Je suis encore un peu sous le coup de certains désagréments...
Je n'en dis pas plus à ce stade, mais ça viendra !
Posted by: MdeG iPad | November 05, 2011 at 01:08 PM
Merci pour ce retour d'expérience riche d'enseignements.
Moi-même ayant bifurqué pour créer ma société, Onetous, actuellement en cours de développement, ce sont ce genre de témoignages que je recherche et qui m'apportent beaucoup, me rassurent et m'alertent à la fois.
On parle trop peu souvent de ses erreurs ou échecs, particulièrement en France ou le sujet est souvent tabou. C'est pourtant là qu'est l'essentiel de l'enseignement à donner à de jeunes (dans le sens de nouveaux) entrepreneurs. Apprendre de ses erreurs et les accepter, ça devrait être évident, bien que parfois difficile, mais faire preuve de curiosité et d'humilité en apprenant de celles des autres est, à mon goût, tout aussi nécessaire et peut-être même salvateur. Pour moi, c'est un leitmotiv que je m'efforce de suivre.
Alors encore une fois, merci, et puissent d'autres "mentors" suivre cette voie.
Cordialement,
Sébastien
Posted by: Sébastien | November 06, 2011 at 12:55 PM
Ce post est dans l'air du temps :
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Il faudrait plus d'histoires comme celle-ci - très bien écrit.
Bonne journée,
A
Posted by: Alexandre A | November 07, 2011 at 10:32 AM
Bravo Michel !
C'est des messages comme ceux-ci qu'il faudrait inculquer aux étudiants Français (en lieu et place de la lettre de Guy Moquet ;o) ). C'est pas nouveau la France est trop frileuse au niveau entrepreneuriat... Quand on voit que dans un récent sondage 75% des jeunes "rêvent" de devenir fonctionnaires ça fait peur... Alors encore bravo pour ce message qui donne la "niaque" !!
Posted by: Alex | November 07, 2011 at 11:20 AM